Royaume du Maroc - Instance Equité et Réconciliation  

M. Chari EL HOU

 

M. Chari EL HOU, né en 1943, a été victime de la disparition forcée.

Arrêté le 14 mars 1973, à la suite des événements du 3 mars 1973, il a connu successivement les centres de détention secrets de Corbesse à l’aéroport d’Anfa (Casablanca), Tagounite au sud de Zagora et enfin Agdez. M. Chari EL HOU faisait partie d’un groupe de quatorze personnes arrêtées en même temps et détenues ensemble. Sept d’entre eux sont morts en cours de détention.


Témoignage de Monsieur Chari EL HOU

Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs

Je commence par me présenter et c’est dans l’ordre des choses.

CHARI EL HOU, professeur de français à la retraite, voilà déjà une année.

Je suis natif de Goulmima, là-bas à l’est du Haut Atlas oriental.

Notre pays est vaste, et on aimerait qu’il en soit ainsi dans tous les domaines.

Certains diront peut être pourquoi je ne m’exprime pas dans la langue nationale. On se permet tout avec l’ouverture et puis je suis de cette génération qui n’a appris que le français sur les bancs de l’école. Je cite à ce propos l’éminent écrivain maghrébin Malek Haddad qui a bien dit "j’écris en français, je n’écris pas le français". C’est mon cas car l’idée ou la réflexion se fait en arabe ou en berbère et le texte est couché en français sur le papier.

Bien,

Goulmima en effet est une cité pas comme les autres. Prise dans la tourmente des événements de 1973, elle a payé très cher le prix de sa liberté. Elle a abrité comme on sait Mohamed Bennouna et ses hommes et Amellago où ils sont tombés dans le combat et juste à côté il y eut Imlchill, Khénifra, Tinghir, Figuig...

On a trompé... on n’a pas trompé, il suffit d’appartenir à l’UNFP (Union Nationale des Forces Populaires )ou au SNE (Syndicat National de l’Enseignement) pour tomber dans le grand coup de filet qui fut donné : Arrestations, torture, élargissements...

Après un mois à Goulmima, avec des camarades, nous fûmes jetés dans un camion militaire qui prit la route du sud ouest et, arrivés à Boulmane du Dadès on nous transborda dans un avion des lignes internes piloté par des militaires pour débarquer à Casa. Drôle de baptême de l’air. Et ce fut après l’incontournable Derb My Chérif, le honni et fameux Kourbis appelé LAYA par d’autres.

Au départ c’était un atelier de réparation de pièces mécaniques relevant de la base française qui ne fut nationalisée qu’en 1964. il faut rappeler que le sort de ces bases militaires navales aéronavales ou autres est toujours le même, ici ou ailleurs. Tenues à bail, elles ne sont nationalisées en général que 10, 15 ans après l’indépendance.

Laya est revenue en d’autres moins qui en feront, des années après, un vrai mouroir ni plus, ni moins.

On y passera après 11 mois dans des conditions rien moins que barbares. Bande noire, menottes, situation allongée 24 sur 24 sous la couverture. En plus de la sous alimentation et du manque total de soins médicaux, il y eut les grattages sans fin des poux qui envahissaient tout, on attendait des fois 8 à 10 jours pour passer au WC. C’est là qu’on constata que les insectes parasites désertent les corps sans vie. Et c’est normal quand il n’ y a plus de sang.

Le mort est tiré, extrait du groupe. Et tout s’arrêtait là. On parlait tout bas de l’existence peut être derrière les murs d’une fosse commune. Qui sait ? Ainsi on exterminait des hommes pour la simple raison qu’ils ne pensent pas comme eux qu’ils appartenaient à une quelconque organisation de gauche.

Par la plaque tournante de Derb My Chérif, les détenus seront envoyés dans différentes directions : devant le tribunal de Kénitra, de Méknès ou d’ailleurs. D’autres, et c’est mon cas iront dans des destinations inconnues jusqu’à lors : des lieux de détentions secrètes.

Avec 12 de mes confrères, on nous poussa dans un camion bâché et on roula de nuit pour débarquer à Tagounit, au sud de Zagora, à proximité de la frontière algéro-marocaine.

Les citadelles de l’ancien pacha de Marrakech là à Tagounit comme à Agdz, Kelaâ Mgouna ou ailleurs ressurgirent de l’ombre et eurent cette fois une autre destinée, une autre vocation. Elles devinrent purement et simplement des citadelles de la torture et de la mort.

Là à Tagounit, avec un confrère de Figuig, Belkacem Ouazzane qui nous a précédé là, nous fûmes 14. Vie carcérale, ration de subsistance, isolement total là dans le grand sud. Après plus de 20 mois là où décédèrent 2 de nos confrères Moha Oulahaous et Bassou Zaid Ouaboud, on déménagea pour une nouvelle citadelle de la mort, en amont de l’oued Drâ, celle d’Agdz. Là encore pour toute nourriture de subsistance : des légumes avariées, des fayots de lentilles, de pois chiches ou de fèves baignant dans de l’eau grisâtre.

Faible de nature, le malade tombe d’un seul coup, dépérit et souffre sous les yeux blasés de ses confrères qui n’y peuvent rien. Le temps passe et puis un jour, c’est le rendez-vous avec la mort. Il en fut ainsi pour 5 de mes camarades : Khou Moha Afrokh, Haddou ou Fdil, Belkacem Ouazzane, Louzi Bassou et la seule femme du groupe : Fadma Ou Harfou des Aït Hadidou. On a eu l’occasion, lors de la caravane à Agdz de détecter 31 tombes marginalisées là dans le cimetière à proximité du bagne.

On exauça pour une fois notre vœu : on nous apporte un seau d’eau et un morceau de tissu pour linceul. On lave , le camion s’amène marche arrière jusqu’à l’entrée, on met la marchandise, on baisse la bâche et il démarre en trombe.

On avait la prémonition de l’existence d’autres détenus dans d’autres parties de la Casbah. On apprit à la sortie que d’autres groupes ont transité par là, notamment les Banou Hachem et les Sahraouis. Un autre gars de Goulmima était avec les Banou Hachem. D’ailleurs, le repas fut amélioré pour quelques jours et le 9 Août 1977, ce fut le bout du tunnel. On nous enjoint de ne pas parler, de ne jamais dire quoi que ce soit, sinon on s’exposerait à une situation plus atroce que celle là.

Voyage de nuit dans le camion bâché, passage par la province de Errachidia puis le cap sur Goulmima et élargissement des détenus. On était 14 dans le groupe, 7 sont décédés au bagne, 4 après, nous ne sommes plus que trois.

Naturellement on ne peut pas digérer indéfiniment ses douleurs. Et des années après, j’ai voulu interroger la mémoire des hommes, j’ai voulu sortir de moi-même, c’est-à-dire écrire. Il fallait absolument faire un exécutoire à ce passé agité.

Car avancer dans la vie, c’est bien sûr, perdre peu à peu les amis et peut être un jour la raison. On n’a pas à être étourdi, on sait où on va. A la mort biensure.

Pendant les années 90, j’ai dû chercher, j’étais en quête d’éditeur. j’ai écrit un petit roman, un livre quoi, un peu comme tout le monde. J’ai du même voir le directeur du service culturel de l’ambassade de France, là, à Rabat. "Le texte ayant une coloration politique, inutile de te démener" entendis -je me répéter chaque fois. Aujourd’hui le temps s’y prête, je n’attends pas.

Si vous permettez je vous lis 2 petits extraits :

" 1er extrait

Il y a des enfants qui naissent avant J-C, d’autres pendant J-C et d’autres enfin, après J-C Pourquoi cela ?

La souffrance morale ne s’arrête pas aux détenus. Ma femme était enceinte à la veille de mon arrestation et on ne le savait pas.

A ma sortie, je me suis trouvé en face d’un garçon que je ne connaissais pas et qui n’était d’autre personne que mon fils.

A sa naissance des langues se sont déliées. Doutes, enfant illégal et la surenchère allait bon train.

2ème extrait

"Au départ, on nous a appris que pour les hommes, le temps est calé entre les levers et les couchers du soleil. Les religions sont venues après et elles ont jeté d’autres passerelles, notamment l’ordre et le calendrier. Il n’y avait pas d’heure, les courants de pensée et l’esprit de Montesquieu ont par la suite amélioré la vie du genre humain.

Mais voilà, qu’aujourd’hui, la torture et la barbarie renaissent avec force dans les citadelles de la mort et ailleurs. L’Oncle Sam et ses écolythes n’ont que faire des acquis civilisationnels. Pour ces pervertis sans foi, ni loi, c’est le diktat et le travail de sape. Le monstre se déchaîne casse tout : la vie des hommes, les repères, la loi, le vert, le sec... Et qui n’a pas peur ?"

Avec l’émission de 2M, l’autre jour à Agdz avec un collègue de Goulmima, El Fdili Mohamed, dans la citadelle on n’a retrouvé que les murs en ruine, témoins silencieux de tant de misère et d’atrocité.

En me demandant si on peut passer l’éponge sur tout ce passé agité, j’ai dû répondre : l’Histoire n’oublie pas et la mémoire n’oublie pas.

Devant la citadelle d’Agdz, les gens étaient muets comme des carpes. Impossible de parler. Plus que la peur ! Pourquoi ces tabous ?

Là-bas, à Goulmima, les habitants pensent qu’on est marginalisé par le pouvoir depuis 1973. Ils demandent de tout faire pour réintégrer de façon effective la localité dans le développement de notre pays. Enlever l’embargo si embargo il y a.

Aujourd’hui, des hommes ont lutté, ils ont la volonté et je crois les moyens d’aller de l’avant, ils travaillent avec abnégation et d’arrache- pied pour que se raffermissent les acquis et pour que se construise un vrai Etat de droit.

On a beaucoup dit que notre Histoire n’est pas encore écrite. Eh bien aujourd’hui, par notre présence même ici, vous le voyez tous, elle est en train de se faire. Et c’est là, l’essentiel.

Je vous remercie.


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« Il s’agit non pas seulement de partager la connaissance et la réappropriation du passé mais aussi de faire surgir dans le présent et le débat contradictoire, des normes et des règles communes de vivre et bâtir ensemble le futur… »
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