Royaume du Maroc - Instance Equité et Réconciliation  

Othmani, pour sortir la prison du silence

Il est des personnes dont on parle peu et c’est un tort.Ahmed Othmani, décédé à 61 ans le 8 décembre à Rabat, heurté par une voiture, est de ceux-là. Si Amnesty existe en France, ce n’est pas grâce, mais à cause de lui. C’est pour l’adopter en tant que prisonnier d’opinion qu’une poignée de personnalités et de militants ont fondé, en 1971, la section française de l’organisation humanitaire internationale. Ahmed Othmani, militant de l’extrême gauche tunisienne, est alors en prison depuis 1969. Il subit sans craquer la torture et l’isolement du régime de Bourguiba. Persuadé de ne jamais sortir de sa geôle, il écrit à son épouse, Simone, expulsée de Tunisie, de ne plus penser à lui, ce qu’elle se gardera bien de faire. Sorti de prison dix ans plus tard, il rejoint Amnesty, fonde à Tunis, avec Simone, la première section d’un pays arabe en 1981 et lui-même sera le premier militant arabe membre du secrétariat international.

De son expérience carcérale, Ahmed était sorti avec un regard critique sur l’action de l’extrême gauche, mais aussi avec le constat qu’au-delà de la défense des politiques il faut travailler sur la prison elle-même. « C’est le plus souvent un lieu de non-droit, écrivait-il (1), car une minorité puissante et armée, investie de l’autorité de la loi et de la force de l’Etat, y exerce un pouvoir exorbitant. » Ahmed, qui avait connu Michel Foucault à Tunis dans les années 60 affirmait qu’« il faut que l’endroit où l’on surveille et punit soit lui-même surveillé ». Cette réflexion l’avait amené à créer avec d’autres, en 1989, Penal Reform International (PRI), afin d’affirmer le droit des gens, quel que soit le régime politique ou le PIB des pays. Depuis lors, il n’avait cessé de sillonner le globe pour convaincre les gouvernements de s’intéresser enfin à leurs prisons, d’y mettre en place des règles. PRI, aujourd’hui ONG internationalement reconnue, a ainsi oeuvré et apporté son expertise au Rwanda, au Nigeria, au Népal ou en Russie. S’il était à Rabat au début du mois c’était pour voir comment PRI pourrait apporter son aide au processus « équité-réconciliation » en cours au Maroc.

Il est une autre raison d’évoquer Ahmed Othmani. Jean-Pierre Darmon, universitaire qui l’avait défendu depuis les premiers jours de prison, rappelle qu’« il défendait le droit, l’amour, la beauté et les êtres humains ». A ceux qui ne voient dans le monde arabo-musulman qu’un trou noir de dictatures soutenues par l’Occident, d’obscurantisme religieux, voire un creuset d’un nouvel antisémitisme, la vie d’un fils de nomade, monté seul à 13 ans à Tunis pour étudier, ayant épousé une juive, proclamant sa volonté de ne jamais couper les liens avec les Israéliens et professant l’universalité des droits humains, est un démenti. Les citoyens du sud de la Méditerranée aspirent eux aussi à la modernité et à la démocratie et sont prêts à les assumer.

(1) Sortir de la prison. Un combat pour réformer les systèmes carcéraux dans le monde, d’Ahmed Othmani avec Sophie Bessis (La Découverte).

Par Hervé NATHAN

Article paru dans le quotidien français Libération, le lundi 27 décembre 2004

Imprimer Envoyer cette page Haut de page

« Il s’agit non pas seulement de partager la connaissance et la réappropriation du passé mais aussi de faire surgir dans le présent et le débat contradictoire, des normes et des règles communes de vivre et bâtir ensemble le futur… »
Driss Benzekri

Conseil Consultatif des Droits de l’Homme Place Ach-Chouhada, B.P. 1341, 10 001 Rabat- Maroc
Tél : + 212 37 72 68 56
Fax : + 212 37 72 22 07