Royaume du Maroc - Instance Equité et Réconciliation  

De la démocratie au Maroc,par Ahmed Herzenni

L’Etat a donc d’ores et déjà passé avec succès le test. Il a d’autant plus de mérite que, on s’en doute, les pressions n’ont pas manqué de s’exercer pour l’amener à faire machine arrière. Les vociférations d’un Khatib et consorts n’étaient que la partie visible d’un iceberg certainement très large. Qu’elles aient été ignorées en haut lieu ne peut qu’augurer non seulement de la poursuite tranquille des auditions publiques mais aussi de l’aboutissement favorable, à moyen terme, de l’ensemble du processus de transition démocratique lancé depuis l’année 1998, et accéléré depuis l’accession au Trône de S.M. le Roi Mohammed VI, l’année suivante.

Pour les victimes, et pour le mouvement démocratique en général, il s’agissait de montrer que ce n’est ni le ressentiment, ni un quelconque esprit de revanche qui les animent, mais le désir réel de tourner la page, afin de pouvoir passer à autre chose, à l’essentiel de ce pourquoi ils ont lutté, et encouru les foudres du système de gouvernement précédent, à savoir la poursuite de la démocratisation du système de gouvernement justement et le développement du pays. C’est pour cela qu’ils tenaient à ce que la page soit lue, non pour se complaire dans l’évocation des souffrances du passé. Les témoins qui se sont exprimés jusqu’ici se sont acquittés de leur tâche avec dignité, sérénité et hauteur. Cela aussi augure d’un passage à la démocratie peut-être, finalement, plus rapide et plus aisé que les observateurs ne le prévoyaient.

Les Marocains épris de démocratie peuvent donc se féliciter des progrès réalisés ces jours derniers. Ils peuvent se féliciter de la connivence de bon aloi entre éléments ouverts du pouvoir et démocrates qui a permis ces progrès. Sans une telle connivence en effet-et comme l’ont démontré les meilleurs étudiants de la question, Guillermo O’Donnell par exemple dans son Counterpoints (1999, University of Notre Dame Press) -aucune transition démocratique n’est même concevable.

Maintenant, il s’agit de resserrer la connivence de bon aloi en question. S’il fallait en effet mettre sous forme d’équation la transition démocratique-et c’est possible-l’équation se déclinerait comme suit : TD = C + O + MD + OMD + EE Où C est la constante représentant la demande sociale et mondiale, de démocratie et l’existence d’un « plancher » de libertés publiques, O est l’ouverture d’éléments importants du pouvoir, MD est le mouvement démocratique, OMD est l’interaction entre les éléments ouverts du pouvoir et le mouvement démocratique, et EE les événements extérieurs à la volonté des uns et des autres, qui peuvent être favorables ou défavorables (événements climatiques, flux de capitaux, attitude de gouvernements étrangers, etc.).

Dans cette équation, OMD est d’une importance particulière. La transition démocratique n’avancera pas, ou n’avancera pas au rythme voulu, si les deux partenaires ne se font pas suffisamment confiance et/ou ne se concertent pas assez. Inversement, s’ils le font, ils se renforceront mutuellement et propulseront la transition démocratique vers l’avant. Mais cela suppose que chacun des deux partenaires fasse en ce qui le concerne, indépendamment de l’autre, ce qu’il a à faire.

Les éléments ouverts du pouvoir doivent augmenter leur ouverture, de manière à assimiler de plus en plus de demandes sociales légitimes, tout en veillant-ce n’est pas seulement leur droit mais leur devoir-à ne pas trop effaroucher les éléments « fermés », conservateurs du système.

Le mouvement démocratique doit trouver le ton juste, ni opportuniste, ni démagogique, mais à la fois ferme et modéré ; il doit s’unir et unir les mouvements de masse ; et il doit défaire en son propre sein l’extrémisme, même si celui-ci n’est que verbal.

Si ces deux conditions majeures sont remplies, et si la demande sociale et mondiale de démocratie ne s’essouffle pas mais au contraire s’amplifie, portée par les jeunes, les intellectuels et les cadres honnêtes du pays, il peut ne pas pleuvoir, les capitaux peuvent se faire rares, les adversaires du pays peuvent se multiplier : le pays, et sa transition vers la démocratie, triompheront quand même. Mais plus vraisemblablement, « tout le reste vous sera donné de surcroît », comme disait Jésus.

* Ahmed Herzenni est sociologue, ancien détenu d’opinion, et membre fondateur de la Gauche socialiste unifiée. ahherzenni@menara.ma

Article publié dans le quotidien le Matin du 03/01/05

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