Royaume du Maroc - Instance Equité et Réconciliation  

Pour l’âme et l’histoire

Des dizaines de centaines de personnes, présentes physiquement ou représentées tout t simplement par leurs ayants - droit parce que mortes ou disparues, auront pendant près de trois mois et à travers plus d’une ville du pays, à raconter leurs souffrances et supplices personnels ou celles des leurs n’étant plus ou incapables de paroles ou de gestes à en donner la description.

Toutes les victimes des années de braise, de 1956 à 1999, deux dates charnières dans notre mémoire politique collective, procéderont ainsi à des témoignages au cours des auditions publiques, chapeautées par l’instance Equité et Réconciliation (I.E.R), lesquelles se déroulent dans l’observance stricte des règles de neutralité de la part de celle-ci.

A rappeler que ladite Instance est mise en place depuis une année à la suite de la conjointe volonté de l’Etat et des associations de la société civile. Elle a pour vocation la promotion de la vérité et des droits des victimes des années de plomb d’un coté et, de l’autre, réconciliation de la société avec elle-même et avec son histoire par cet acte d’introspection cathartique.

Tout le monde est concerné

Certes, l’opération est saluée comme avant d’événement historique en ce sens que, si les conditions de succès lui seront entièrement assurées, elle pourra constituer une rupture avec les pratiques de la torture pour des raisons politiques. Puisque les auditions ne concernent pas uniquement des victimes, si profondes soient leurs blessures, mais l’ensemble de la société avec les générations témoins et celles de demain, tout le monde se sentira alors interpellé à méditer et à s’interroger.

D’ores et déjà, et juste après la première séance, les commentaires ne tardèrent pas à fuser tous azimuts : pourquoi les victimes doivent-elles s’empêcher de ne pas citer les noms de leurs bourreaux ou de les faire venir s’ils sont encore en vie ? Ne fallait-il pas mieux laisser la vérité émerger d’un face- à -face surtout dans les cas les plus flagrants ou la responsabilité du tortionnaire est manifeste et directe ? A l’appui de cette thèse, on évoque volontiers l’exemple de l’Afrique du Sud ou les bourreaux reconnaissent séances tenantes leurs forfaits et se font pardonner par leurs victimes si celles- ci y consentaient.

De telles interrogations devront en principe inciter l’IER à plus de clarifications quant à la procédure qu’elle compte adopter lors de ces auditions publiques, sachant pertinemment qu’il ne relève pas de sa compétence de jouer le rôle d’instance judiciaire. Car, si explication devra être dispensée, ce sera principalement pour dire comment pour dire comment concrètement la jonction sera faite entre Equité et Réconciliation, à moins que l’on n’entende par-là tout simplement des indemnisations d’ordre matériel. Alors dans ce cas, la volonté de tourner la page ne sera décidée que du coté victimes. Ces infligés dans leurs corps et âmes, et dont les rêves sont volés ou brisés du mois pour certains d’entre eux. Leurs bourreaux, quant à eux, ne contribuent aucunement à faire savoir leur part de vérité, c’est-à-dire demeurent dans l’ombre à moins qu’on ne leur laisse par la suite la chose peser sur la conscience et de les voir enfin se manifester de leur propre chef.

Cette hypothèse nous semble la plus aléatoire ou chacun d’eux s’estimera moins responsable que son supérieur, c’est-à-dire ne reconnaissant pas avoir commis par zèle un quelconque dépassement de sa part dans les supplices infligés aux victimes.

Quête d’une volonté collective revigorée

Un pas, petit ou grand, peu importe, tant que sa portée est du genre qui aura immanquablement un impact sur nos mœurs politiques, longtemps, marquées d’exclusivisme et d’ostracisme. On aura à coup sur à connaître par le truchement de ces témoignages des cas inouïs de torture dépassant l’entendement, de décès et de disparitions, de dislocation familles et de dilapidation des biens, de rejet par des parents ou des voisins pour ne pas s’attirer d’ennuis, etc.

Autant de cauchemars et d’angoisses que les victimes avaient jour et nuit ressassé en leur for intérieur, dans le noir et la solitude, et qu’elles continuent avec leurs familles à les vivre peut-être autrement ou moins intensément. Mais ces auditions ne résument nullement à elles seules, toutes les blessures et avanies qu’ont du affronter et endurer d’autres démocrates pour divers raisons ou allégations, car tant de brimades et de souffrances quotidiennes ne sont pas classables crimes flagrants dans notre contexte mais peuvent bien l’être selon autre axiologie. Un lourd passé de quarante années, parsemé d’atteintes et de violations non seulement aux droits de personnes mais à quelque chose de bien plus cher, à la dignité humaine n’est en réalité susceptible d’être pleinement assumé que lorsque les victimes puissent obtenir entièrement, à savoir moralement et matériellement, satisfaction et la démocratie authentique et palpable s’incarne dans les mentalités et les comportements.

Ces témoignages que nous donnerons à méditer ces auditions publiques seront absolument de nature à permettre à la société de se révéler à elle-même sa propre violence physique et symbolique, charriée et véhiculée par la culture dont la politique n’est qu’un prédominant registre.

Que notre slogan ne soit pas seulement en cette occasion l’extériorisation du refoulé mais aussi l’extirpation à chaque coin et recoin de notre vie de tous les jours, de la violence de geste et de parole, dans tout lieu de travail et de cohabitation ... Le tortionnaire, ce monstre sans foi ni loi risque tout les moment de se déchaîner en tout un chacun de nous si l’on manque de respect pour la personne humaine et que l’on pratique pas la tolérance envers autrui. Ces valeurs nous prémunissent de nous- mêmes puisqu’elles nous apprennent à se respecter les uns les autres et savoir donner de la valeur à nous droits et libertés dans l’Etat qui les respecte et sauvegarde.

Devoir de mémoire, oui, mais également de sursaut de la citoyenneté en ce qu’elle a de plus humain et démocratique, car il y a eu chez nous tant de souffrance pour que ces acquis soient hautement appréciés et respectés de tous.

L’effet cathartique que ne manquera d’avoir cet appel de conscience et de mémoire, c’est que l’on puisse dire aujourd’hui que tout cela pour l’âme et l’histoire et demain que nous venons de réaliser comme progrès en chaque domaine aura été grâce à cette volonté collective revigorée depuis que résolution est faite d’aller de l’avant.

Article publié dans le quotidien libération du 29/12/O4

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